14 février 2013

Anita Lasker Wallfisch

 

Je me rappelle la première rencontre. J'avais treize ans.
D'abord, il me toisa. Debout. Adossé contre le mur. Premier trouble. Odeurs de feuilles mouillées, copeaux charnus, sapins d'automne. J'osai le toucher. Vernis lisse, doux. Ses bras. Son corp

Anita Lasker-Wallfisch
s de bois contre le mien, jusque dans la chaleur du cou. Entre mes jambes, ses courbes de salamandre.
L'archet s'orienta, telle une branche cherchant le soleil ou la flaque de pluie. Je ralentissai mes gestes, les précisai.
Je le découvrais, peu à peu. Timide et fascinée.


Première caresse. La corde tinta, crissa. Bruit de pièce retombant pile-face sur la pierre froide du sol.


,Crin trop forcé.
Second coup d'archet, plus clair.

D'apprentissage en apprentissage, j'explorais les nuances de la voix, grave, féminine. Tessitures vocales offertes à la couleur, la chaleur, la blessure. Le son respirait, montait. Le son était une immanence, le long de mon corps- depuis la terre jusqu'au noeud de la gorge.

 

Ce violoncelle-là implorait, mais que demandait-il au juste ? De le caresser comme le petit pain dans ma poche jusqu'à -drôles d'idées?!-ce qu'il s'arrondisse autant que le ventre de mon professeur attentif, ou prenne la blondeur de sa peau, ou mieux la rondeur dorée de la lune qui m'attendrait tout à l'heure à la sortie tardive du cours? Oui, idées fantaisistes.
D'autant que ce violoncelle en réalité pleurait à chaudes larmes. Avait-il deviné -avant moi- que je devrais bientôt quitter la maison ?
Son chant était beaucoup, beaucoup plus lointain encore, une plainte que je ne pouvais atteindre, infinie : était-ce la voix d'Anita Lasker-Wallfisch, déportée avec ses parents et sa sœur, arrivée à Auschwitz à 18 ans, tatouée 69 388 sur le bras gauche, qui discutait avec une femme, mais qui ? La nièce de Gustav Mahler, Alma Rosé ou comment un violoncelle sauve une vie.

 

Il est connu que du violoncelle émane la sonorité la plus proche de la voix humaine.
Comme d'autres cordophones, il est pourvu en outre d'une âme, cette petite pièce de bois à même de sauver la goutte d'humanité dans un orchestre à Auschwitz. Ceux qui connaissent le sentiment du déracinement -même moins tragiquement- trouvent une sève dans la musique, en particulier le violon ou le violoncelle, nomades entre tous les instruments.


L'âme du violoncelle emmène loin dans une vie, elle donne à ce point la force d'affronter les choses que sa chair d'écorce reste à demeure en vous.
Un luthier, toujours aujourd'hui, à chaque exil me porte dans ses bras, me protégeant, m'enveloppant dans la tradition de Crémone comme dans son manteau.

Le violoncelle, ce coffre chargé de sens et de mémoire oubliée, cette voix humaine que j'entendais de si loin...se pourrait-il que j'écrive par simple nostalgie de sa note perdue ?
Écrire : la voix ne se pose-t-elle pas comme l'exact lieu de passage entre le corps et l'esprit ?

 

L'âme est une voix. La voix est une âme.

 

Les cordes, effleurées, caressées, pizzicato, les cordes cassent, tout revient à la lumière et je n'oublie rien.

 

Rien de rien, chante une petite môme sombre.


A cet instant de la rencontre, entre mes pieds et les étoiles, l'infini était devenu le lieu où je jouais.

Sylvie-E. Saliceti

Sonia Wieder-Atherton, Prière, extrait de Chants Juifs,

http://www.youtube.com/watch?feature=player_embedded&v=qz0TltO3uQ8

Posté par chant45 à 22:39 - Permalien [#]